Micro-frictions 2018-01-12T23:51:36+00:00

Micro-frictions

de Gustave Akakpo │ mise en scène Audrey Bertrand

Les Micro-frictions

Micro-Frictions est une pièce qui ne présente pas un schéma classique, il n’y a pas de personnages, pas d’ordre particulier à respecter dans la suite des scènes, si ce n’est celui qu’on veut bien lui donner. Ici il n’y a pas une histoire à raconter, mais une multitude d’histoires, et sans inventer, sans tricher, Micro-Frictions c’est notre histoire à tous. Ce sont toutes ces minuscules frictions que l’on ressent au quotidien, celles qui nous permettent d’avancer et celles qui nous heurtent, ce sont tous ces instants de joie, de tristesse, de colère, de calme, d’attente…

À la base de Micro-Frictions il y a la société, notre société, l’envie de vivre ensemble, de tenter de vivre ensemble, de ne pas y arriver, mais pourquoi pas de s’acharner. Avec un humour grinçant, l’auteur nous parle de cette société actuelle, qui, sans contexte, reste emplie de paradoxes. On y parle de l’individuel dans le collectif, de nos envies, de nos peurs et d’une solitude évidente à chaque moment de la vie. Bref, on s’y reconnaît. Ce texte a su me toucher, me faire réfléchir et sourire. C’est cette vie que je veux aujourd’hui amener au plateau, ces questions que l’on se pose tous, difficiles à admettre, à verbaliser, bien qu’omniprésentes dans nos têtes.
Mais comment pouvons-nous percevoir ce monde ? Comment pouvons-nous représenter cette société en perpétuel mouvement ?

Les interrogations ne sont pas les mêmes selon nos appartenances socio-culturelles bien sûr, mais la recherche du bonheur est partout, chez tout le monde. Comment être heureux ? Comment prendre notre vie en main ? Quand j’écris « notre vie », je ne parle pas forcément de vie individuelle mais de vie collective en prenant conscience du poids de nos actes sur les autres. À la vue du contexte socio-politique actuel, je crois que c’est une nécessité de se poser ces questions ensemble, je crois même que c’est une urgence de réapprendre à vivre ensemble, ou en tout cas de vouloir essayer.
Quelle est ma société ? Celle qui aide ou celle qui abandonne ? La société des inégalités ? Celle des traditions et des modèles à suivre ? Celle de la liberté de penser et de dire ?
Que veut dire « famille » ? Celle qu’on veut fonder ? Celle qu’on doit fonder ? Quelle place lui donner ?
Quel sens donner à notre vie ? Comment s’envisager en tant qu’individu dans un collectif ?

« Après les travaux de rénovation ce sera le meilleur des mondes, tout sera possible. »
Les Hommes ont toujours eu, et encore plus aujourd’hui me semble-t-il, un intérêt marqué pour les murs, pour les frontières, tant physiques que mentales. Micro-Frictions représente ces frontières, ces barrières à casser. On y parle souvent de travaux, mais de quels travaux parlons-nous.

Un espace quotidien déconstruit

Il s’agit, comme le texte nous invite à le faire, de symboliser ces frontières pour mieux les déconstruire, les mettre en travaux perpétuels, instiller de l’éphémère dans l’immuable. Je veux pour cela un dispositif scénique fait de plateaux inclinés qui s’opposeront au plat de la scène. Ces pentes se déplaceront, pourront se rejoindre pour former un grand plateau. Descendre, monter, tenter de monter puis redescendre, ne pas réussir à redescendre, ou alors rester en bas, toujours. Tel l’enchaînement d’obstacles, les collines à gravir que sont la vie.
Au-delà de ces pentes, je veux également travailler sur les travaux, la saleté, le bordel, le chaos, une sorte de chaos organisé qu’on tente de maîtriser. Utiliser des matériaux volatiles, qui peuvent être beaux, qui peuvent être sales, qui marquent vite, et qui disparaissent vite. Je veux représenter au sol, en l’air, ce qui nous tombe dessus chaque jour, tantôt poussière de travaux tantôt poussière magique d’un génie qui veille sur nous.
« Vous êtes qui vous ?
‐ Le génie de la lampe.
‐ Quelle lampe ?
‐ Celle qu’on frotteeee, etc. Je ne vais pas vous la refaire, tout le monde connaît l’histoire.
‐ Mais, je n’ai rien frotté. Comment êtes‐vous entré ? Cet immeuble est une vraie passoire ; vivement la fin des travaux. »

Au sol, justement, une quantité innombrable de mégaphones, posés sur tout l’espace scénique. Notre société, qu’il s’agit de représenter, se veut un espace de revendications, où nos plaintes constantes restent latentes, où chacun se plaît à dire qu’il n’est pas d’accord, mais il est bien plus difficile de sortir de notre zone de confort. Je vois là un paradoxe qui me fascine, une société capitaliste de consommation à outrance qui ne sait jamais si elle se plaît ou non dans ce mode de vie. Le mégaphone, ainsi, reste un objet qui a un sens fort, il porte un message que chacun peut entendre, représente bien souvent la colère, l’envie de dire, de se faire entendre de l’autre. Il symbolise également cette notion de collectif qui me tient à cœur. Nous n’utilisons jamais un mégaphone pour se parler à soi même, non, il est adressé à l’autre, aux autres, pour qu’un maximum de personnes entende.

J’imagine un théâtre total, où certaines scènes se passent dans le public, dans le hall, dans les toilettes avant même le début du spectacle, mais aussi que certaines phrases du texte résonnent dans le théâtre, par le biais d’une installation sonore, le temps de la cigarette par exemple. À l’écoute de ces phrases si banales, si entendues, si percutantes, dans un espace qui n’est pas celui de la représentation, le spectateur se sent alors à son tour acteur, là où l’irréel du théâtre se confond soudain au réel de sa vie.
« Qu’est‐ce que vous faites là ?
‐ Et vous ?
‐ Je suis chez moi.
‐ Je pensais être chez moi, moi aussi.
‐ Pourtant je vous assure.
‐ Tout a l’air comme chez moi. »

L’esthétique se veut en accord avec notre réalité, jeans, basket, bleus, gris, noirs, des couleurs neutres, presque banales, qui ne représentent rien de défini. Le costume doit pouvoir s’adapter à chaque personnage que le comédien joue. Le comédien ne changera pas de costumes, il pourra tout jouer, comme des masques sociétaux, qu’on enfile et qu’on retire, bien souvent de façon imperceptible pour autrui.

Enfin, le traitement de la lumière est évidemment primordial. Il y a aura donc des ampoules, qui s’allumeront successivement, parfois ensemble, parfois séparément, comme représentation du collectif et de l’individu. Nous jouerons sur les couleurs pour toujours représenter nos contradictions profondes, terriblement humaines. Je voudrais mettre en relief ce paradoxe criant qu’est l’Homme, dans ses moments d’amour profond, de tristesse, de joie, de folie et de haine. Avec une dominante de lumière qui représenterait la couleur naturelle, chaude et froide, bleue, jaune orangé, nous opposerons des moments de fête, des moments de transition avec de la lumière colorée (rose, verte…) afin de créer des images marquantes, symboliques et sensorielles. Elle doit pouvoir représenter aussi des lignes, des couloirs de lumières, comme un passage piéton, tantôt horizontaux comme tous ces chemins, ces routes, ces modèles que l’on doit suivre, tantôt verticaux tels les petits écarts, les infractions, les ras-le-bol, les prises de risque.

Rythmes de vie

Je voudrais mettre en relief ce paradoxe criant qu’est l’Homme, dans ses moments d’amour profond, de tristesse, de joie, de folie et de haine. Il peut passer d’un état à un autre rapidement, il peut être heureux et profondément triste le lendemain, à l’image du texte où les scènes se suivent sans se ressembler, où l’on quitte des situations pour en suivre d’autres, pour ensuite y revenir ou non. Une attention particulière au rythme doit donc être donnée.
Une musique entraînante, qui se coupe de manière brutale pour laisser place au vide, au silence puis au texte. Pour créer ces décalages, se mêleront le rap de Gaël Faye aux musiques phares des années 80.
On essaie de cohabiter, de se comprendre, de vivre ensemble chacun dans notre rythme, chacun dans notre style. Je veux que les scènes dynamiques, coup de poing, puissent laisser place en quelques secondes à des scènes beaucoup plus calmes, intimistes, quotidiennes.
Ce qui m’intéresse ici c’est ce que provoque chez le spectateur ces cassures, ces ruptures constantes de rythme. Encore une fois, cette rupture, ce paradoxe, ce rythme différent selon les instants, correspondent à ma vision de la société d’aujourd’hui, celle qui n’a pas encore trouvé son rythme ?

La mise en scène que je projette est donc à l’image du texte, à l’image de notre monde, singulier, entre rires et larmes, tensions et liberté.

Audrey Bertrand

L’histoire

Micro-Frictions est une série de textes, de scènes évoquant de façon plus ou moins réaliste des malaises d’individus face à leur situation sociétale.

C’est l’histoire d’une mère dont le corps finit par avaler ses enfants, d’une femme qui s’est oubliée, d’un père qui prend enfin la parole, de voisins qui se supportent. C’est le récit d’un enfant qui n’a pas demandé à naître, d’une femme qui croule sous les factures, d’un couple qui ne peut plus vivre dans les travaux, de jeunes qui rêvent d’une nuit qui ne tomberait plus.

L’auteur

Né en 1974 au Togo. Ecrivain, comédien, conteur, illustrateur, plasticien, Gustave Akakpo est membre des collectifs Escale d’écritures, A mots découverts, Ecrivains Associés de Théâtre, et artiste associé au TARMAC, Scène internationale francophone. Il a reçu de nombreux prix, dont le prix junior Plumes togolaises, le prix SACD de la Dramaturgie Francophone, le prix d’écriture théâtrale de Guérande, le prix Sorcières et deux fois le prix du festival Primeur (2008 pour Habbat Alep et 2011 pour A petites pierres).

Ses textes ont été mis en scène par, entre-autres, Banissa Méwé, François Rancillac, Jean-Claude Berutti, Fargass Assandé, Luis Marquez, Anne-Sylvie Meyza, Balazs Gera, Thomas Matalou, Lukas Hemleb, Israël Tshipamba, Philippe Delaigue, Cédric Brossard, Matthieu Roy… et mis en espace/lecture par Olivier Py, Pierre Richard, Pierre Barrat, Caterina Gozzi, Marie-Pierre Bésanger, Geoffrey Gaquère… Ils sont traduits dans plus de cinq langues et publiés aux éditions Lansman et Actes-Sud papiers.

Générique

Mise en scène Audrey Bertrand

Scénographie Marinette Buchy

Création vidéo Maxime Caperan │ Eva Sehet

Création sonore Felix de Montety │ Florent Collignon

Avec (distribution en cours)  Adrien Bourdet Alexandre Bustanoby Pascale Diez Sylvain Lablée Marine Maluenda Noé Pflieger